Après une chute libre de quelques secondes, mes pieds heurtèrent durement le sol comme par miracle. Et l'explosion retentit. Assourdissante.
Enorme.
Bien que la fumée cachait la majeure partie de ce qu'il y avait derrière moi, je pus malgré tout apercevoir les restes carbonisés de l'ancien immeuble. Ainsi que les nombreux cadavres qui jonchaient le sol. Tous étaient noirs de cendres, semblables à des horreurs qu'aucun humain n'aurait pu décrire tant l'atrocité était grande. Je n'aurais su dire lesquels avaient été mes frères d'armes, ou même mes ennemis. En une fraction de seconde, il ne restait plus rien d'eux. Aucune identification possible. Le paysage qui se trouvait autour de moi avait simplement été dévasté ; un champ où avaient été semés la mort et le sang.
Désormais, j'étais seul contre tous.
_ Nathan ! A table !
Un soupir m'échappa.
_ Mais maman, tu ne peux pas me faire ça ! Il faut absolument que je passe au niveau quatorze !
_ Nathan, tu veux vraiment que je vienne te chercher ? demanda-t-elle d'une voix menaçante.
Je passai une main dans mes cheveux bruns, résigné.
_ J'arrive.
A contrec½ur, je sauvegardais ma partie de jeux vidéo avant de descendre les escaliers en trainant les pieds.
_ Nathan ! Nathan !
_ Ne crie pas, je suis là. Quoi ?
_ Tu as vu ? Tu as vu ?
_ Will, tu es obligé de répéter deux fois ce que tu dis ? C'est agaçant.
Ma mère fronça les sourcils en me faisant de gros yeux.
_ Sois gentil avec ton petit frère, s'il te plait. Il fête son anniversaire.
Je ne pus m'empêcher de lever les yeux au ciel.
_ Sans blague ! Il n'a pas cessé de me le répéter tout au long de la semaine.
Par tradition, nous cachions toujours les cadeaux sous la serviette de la personne qui chaque année devenait un peu plus vieille.
Lorsque William souleva la sienne, ses yeux s'agrandirent de surprise. Il frappa dans ses mains, l'air ravi.
_ C'est pour moi ! C'est pour moi !
_ Je t'ai dit d'arrêter de te répéter sans cesse.
_ Laisse-le tranquille, m'ordonna ma mère.
Je me grattai la tête, en regardant mon frère. Il me ressemblait tant ; le même visage, la même couleur de cheveux... Pourtant, il avait deux caractéristiques différentes, dont une que je lui enviais énormément. Will avait le magnifique regard brun de notre père, tandis que le mien était bleu. En revanche, son absence de cerveau ne me jalousait pas le moins du monde.
_ Waouh ! Un jeu Pokémon pour Game Boy ! Merci maman !
Elle lui sourit tendrement.
_ Comment sais-tu qu'il vient de moi ?
Mon frère me lança un regard accusateur.
_ Nathan est trop radin pour m'offrir un aussi beau cadeau.
Je ne fis aucun commentaire en rapport avec son dernier présent à mon intention. A savoir, une boîte de chewing gum vide.
_ Tu n'ouvres pas le deuxième paquet ? demanda notre génitrice.
William fit un signe négatif de la tête, en le prenant dans ses petits bras.
_ C'est parce qu'il vient de moi ? lançai-je, avec une once de déception.
_ Nan.
_ Alors pourquoi ?
_ J'aime bien les étoiles, sur le papier cadeau.
Je me pris la tête dans mes mains.
_ Qu'il est bête, murmurai-je.
La paume de ma mère claqua sur ma nuque, sans vraiment me faire mal. Will éclata de rire.
_ Aïe, dis-je, vraiment peu convainquant. Dis, pourquoi tu joues encore à la Game Boy ? C'est craignos, quand même.
_ C'est de son âge. Et puis, ne lui demande pas une chose pareille alors que je lui ai justement acheté un nouveau jeu.
_ OK, OK, je n'ai rien dit, capitulai-je.
_ Et si on mangeait ? proposa Will avec un grand sourire.
Quelques minutes plus tard, j'avalai la dernière bouchée de me part de pizza avec délice. Au même instant, mon petit frère posa ses deux mains sur son ventre.
_ Ouh ! J'ai trop mangé.
_ Essuie-toi la bouche, dis-je.
Il le fit. Avec le manche de son tee-shirt.
_ Will ! gronda ma mère.
_ Fêter son anniversaire juste avant la rentrée des classes, c'est pas terrible. En plus, demain tu vas rentrer en sixième, dis-je sournoisement.
_ Tu sais très bien qu'il faut le rassurer, pas lui faire peur. Entrer au collège est une grande étape, pour lui.
_ Et c'est pour ça que je le terrorise. Pour qu'il sache ce qui va l'attendre.
Will me jeta un regard apeuré.
_ Nathan, viens avec moi dans la cuisine, dit-elle en entrant dans la pièce évoquée.
Je tirai ma chaise en murmurant d'une voix sinistre :
_ Tu ne t'en sortiras pas vivant, là-bas.
Un hoquet d'effroi lui échappa, à ma grande satisfaction. J'étais plutôt bon, à ce jeu là ; intimider les gens m'éclatait.
J'aidais ma mère à allumer les onze bougies du gros gâteau au chocolat.
_ Je porte, et tu chantes, dit-elle.
_ Hors de question. Tu chantes. Tu sais très bien que le chant et moi, ça fait deux.
_ « Joyeux anniversaire » est à la portée de tout le monde, Nathan.
Je m'emparai de la pâtisserie avec un sourire.
_ Je suis sûr que tu peux y arriver, dis-je avec conviction.
Elle soupira en éteignant les lumières. J'entendis distinctement le gloussement enchanté de mon petit frère à la vue du gâteau, à l'instar de ma mère. Grâce à cela, je pus me diriger dans le noir dans sa direction et déposer le plat sur la table, sous le chant d'anniversaire. Nous rallumâmes l'éclairage et William souffla de toutes ses forces sur les bougies.
Ma mère applaudit, aux anges. Son fils grandissait.
_ Maintenant, je peux ouvrir le cadeau de Nathan, décréta-t-il.
Je levai un sourcil, surpris.
_ Les étoiles ne te plaisent plus ?
_ Elles m'ont dit qu'il fallait ouvrir le paquet.
_ Bien sûr. Moi, c'est Dieu m'a parlé, ce matin. Il m'a permis de te foutre une baffe.
_ Maman ! sanglota-t-il.
_ Nathan !
Quelle précision ! Un enchaînement parfait.
Il arracha le papier cadeau, comme si le fait qu'il soit en miettes allait me causer de la peine et me déprimer à tout jamais.
_ Oh ! Mais c'est... c'est... c'est quoi ? demanda Will.
_ Ce que tu voulais, répondis-je platement.
_ C'est quoi, maman ?
_ Je crois que c'est..., commença-t-elle en le prenant dans ses mains.
Le bruit qui en sortit l'arrêta nette dans sa phrase.
_ ... Un coussin péteur, terminai-je.
_ Mais pourquoi lui as-tu acheté une horreur pareille ?
Will rit jusqu'à en avoir les larmes aux yeux.
_ Il l'a vu à la télé, le mois dernier. Et il voulait le même. Apparemment, il a la mémoire courte.
Elle ouvrit la bouche, et le referma aussitôt lorsque son regard se posa sur son fils, radieux par ce cadeau.
_ C'est génial ! A l'école, ils vont être morts de rire.
_ Ne le ramène pas le premier jour, tu risques de te faire repérer par les profs, et te le faire confisquer, conseillai-je.
_ Il n'y a pas qu'une seule maîtresse ?
Je ris franchement. Ce mot, je ne l'avais pas entendu depuis longtemps.
_ Non. Au collège, c'est « Monsieur », ou « Madame ».
_ Pas « maîtresse » ?
_ Qu'est-ce que je viens de te dire, Will ? soupirai-je.
_ Et si nous goûtions ce magnifique gâteau ? nous coupa notre mère.
_ Je veux dormir avec Nathan ! implora mon petit frère à ma mère.
_ Hors de question ! Je ne veux pas de lui.
_ C'est mon anniversaire : tu dois faire tout ce que je te demande.
Je ris.
_ Ouais, c'est ça. Imagine un peu ce que je vais t'obliger à faire, au mien.
Will déglutit difficilement.
_ Heu... maman, finalement, je veux dormir avec toi !
_ Mon chéri, il vaut mieux que tu ailles dans ta chambre. Les cours commencent demain, et...
_ Justement. J'ai un peu peur, chuchota-t-il.
_ Heureusement que je n'étais pas comme Will, à onze ans, déclarai-je avec un sourire.
_ Tu étais exactement pareil, Nathan, dit ma mère en fronçant les sourcils.
Je posai un doigt sur mes lèvres.
_ On ne doit pas mentir devant des enfants !
Sur ce, je claquai ma porte et la fermai à double tour. Enfin seul !
Je sortis de mon placard mon vieux sac d'école, et y fourrai quelques feuilles, deux cahiers vierges, ainsi que ma trousse. Je n'avais pas besoin de grand-chose, pour mon premier jour en troisième. Avec un peu de chance, j'allais peut-être me retrouver dans la même classe que Grégoire, contrairement à l'année passée. Ce mec était génial. Avec nostalgie, je repensais à notre rencontre, qui n'aurait jamais eu lieu si je n'avais pas été renvoyé de cours.
J'attendais dans la file d'attente pour aller chez le préfet des quatrièmes. Ce jour là, je me souviens que j'avais répondu à mon professeur d'anglais, et en conséquence, je me retrouvais avec un mot d'indiscipline en cours. Alors qu'il ne restait plus qu'une seule personne devant moi, un autre élève arriva, un grand sourire aux lèvres. Il était blond, grand, et semblait plutôt sympathique. D'emblée, il entama la conversation avec moi.
_ Tu t'appelles comment ?
_ Nathan.
_ Greg. Tu attends pour quoi ?
_ J'ai dit ce que je pensais à mon prof. Et toi ?
_ J'ai cramé les cheveux de ma voisine, en cours de chimie.
Je ris discrètement, ne voulant pas attirer l'attention du préfet.
_ Sans charre ?
_ Ouais.
_ Comment t'as fait ?
_ Avec un circuit électrique.
_ Enorme !
Une voix sortant du bureau se fit entendre, ordonnant au suivant de se présenter.
_ C'est ton tour, je crois, dit Grégoire.
_ Ouais. T'es dans quelle classe ? demandai-je avant de partir.
_ Quatrième sept.
_ Moi, quatrième deux.
_ Bonne chance.
Soudain, j'entendis des coups sur ma porte de chambre. Je me levai en soupirant et allai ouvrir.
Lorsque je passai la tête dans l'ouverture, il n'y avait personne de l'autre côté.
_ Will ? Tu sais que c'est un jeu de gamins, de faire ça ? C'est stupide, et ça ne sert à rien. Et puis, je sais que c'est toi, parce que ça m'étonnerait vraiment que maman joue encore à ce genre de choses à son âge.
Il sortit de sa chambre, l'air fâché.
_ Tu ne joues jamais avec moi ! T'es méchant !
_ Ouais, ouais. D'ailleurs, c'est moi le terrible et mauvais Joker, dans le dessin animé de Batman. Bon, laisse-moi tranquille maintenant, et vas te coucher. Ça vaut mieux pour tout le monde, crois-moi.
_ Ce... C'est toi, le Joker ? C'est toi qui as voulu tuer Batman ?
_ T'avales vraiment tout ce que je raconte, remarquai-je.
_ Tu n'es pas méchant, tu es moche ! Tu ressembles à une vieille chaussette pourrie !
_ Bonne nuit, le débile, dis-je en lui claquant la porte au nez.
Et dire que je vivais avec lui !